Un infirmier…

05 août 2009

Joe le stagiaire et Francky

Publié par: Thomas Dans: A l'hôpital

14491 Je ne sais pas comment j’ai pu devenir infirmier.

Je suis arrivé là après avoir fait du droit. Et du mime. Oui, c’est la magie de la fac. Je ne savais pas ce que je voulais faire mais je rigolais bien. J’ai probablement perdu quelques neurones et un chouilla de fonction hépatique dans l’affaire, mais ça valait sacrément le coup.

Et puis je suis arrivé dans un Institut de formation, en plein cœur d’un hôpital très gai dédié à la rééducation. Passage d’un amphi de 800 personnes à une promo de 80. Avec les premiers jours notre prénom inscrit sur une feuille A4 pliée en deux. “Je m’appelle Thomas, je veux devenir infirmier parce que… parce qu’euhhhhhhhh… Je m’appelle Thomas.”

Je me souviens encore du premier cours. J’ai appris que l’homme était un être “Bio-Psycho-Socio-Culturel”. Bon.

Deuxième cours, les “besoins fondamentaux” de Virginia Henderson. Mouais. La dévotion totale pour ce concept m’a toujours un peu gonflé. Alors que Florence Nightingale, ça c’était de l’infirmière. En plus elle a son nom sur toute une flotte d’avions de l’US Army. Je sais, ce n’est pas l’argument du siècle, mais quand même.

Puis est arrivé le premier stage, la première tunique col mao, le premier paquet de clope dans la tunique. Et le premier stylo quatre-couleurs, Adam, digne ancêtre d’une lignée d’environ 4236 quatre-couleurs.

Le premier stage a été le plus miteux. Long séjour dans un hôpital merdique. “Long séjour.” Encore un terme à mettre dans la liste dégoulinante et sirupeuse du politiquement correct médical avec “non-voyant” et “sénior”. Paraîtrait qu’il a été rénové depuis, mais même pour deux fois le salaire habituel je n’y remettrai pas les pieds. Pour trois fois, oui, quand même. Un hôpital pourri, donc, avec des gens méchants dedans. Avec comme prénom, au choix, “le stagiaire”, “le stagiaiwe” ou Joe, l’équipe ayant décrété que je ressemblais vaguement à Joe Dassin. Connasses.

Donc 10 toilettes-complètes-au-lit (toilettes de séniors, souvent non-voyant et non-comprenant). Pas d’encadrement, pas de pauses, ou alors en cachette. Un référent, quand même: Roger, petit coq de basse-cour, sorte de sous-Francky Vincent, avec la moustache et les bagouzes. Je l’ai détesté à la première seconde. Il me l’a rendu au centuple. D’abord parce que je sais pas faire les lits au carré.
Bon, que j’explique aux âmes pures lectrices de ce billet, qui ont un métier normal: Le lit au carré, c’est la base. Faire un lit à deux, c’est une espèce de chorégraphie muette névrotique. Deux soignants face à face, en synchronisation totale. Normalement c’est le moment où l’on demande à l’autre qui couche avec qui dans le service. Mais là, non, personne ne parlait à Joe le stagiaire. Et moi, je n’étais jamais synchro. J’avais retenu à peu près le principe, mais pour une raison étrange, je n’étais capable de faire les coins au carré qu’en me mettant du côté droit du lit. Ce qui m’imposait une stratégie de positionnement très évoluée, qui consistait essentiellement à me précipiter du bon côté dès l’ouverture de la porte.

Les poubelles étaient des corbeilles à papier de bureau, qui débordaient de merde. Pas grave, “les microbes ne volent pas”, me disait Roger-Francky, avec une ton me donnant envie de l’étrangler doucement avec sa chaine en or Dolce Gabbana tout en lui pétant méthodiquement les dents avec ses bagues. Après quoi, il partait déguiser ceux qui pouvaient encore marcher avant le déjeuner, couettes pour les vieilles, casquette à l’envers pour les vieux. Ha-Ha-Ha. Pendant ce temps, je donnais à manger une mixture prévomie relevée au Rivotril à des déments en position fœtale, les rares fruits ou gâteaux étant piqués par le personnel, “pour éviter les fausses routes”.

Finalement, je ne lui ai rien fait bouffer, à Roger, il m’a juste dit que je n’étais pas du tout fait pour être infirmier et que je ferais mieux d’arrêter tout de suite. J’ai failli l’écouter. Mais arrêter des études à cause de Franky Vincent, c’est dur pour l’égo. J’ai continué.

Le deuxième stage consistait essentiellement à rouler des pétards pour des tétraplégiques. Ca c’est beaucoup mieux passé.

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Billets les plus commentés:

26 Responses pour "Joe le stagiaire et Francky"

1 | camille

5 août 2009 à 19 h 24 min

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Exellent!

2 | jujuofthenight

5 août 2009 à 21 h 54 min

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Juste une question sur la dernière phrase : Tu roulais des petards à des patients tétraplégiques ? tu peux développer, ça m’intrigue ^^

3 | Thomas

5 août 2009 à 22 h 01 min

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Disons que j’étais dans un service particulièrement tolérant, dans lequel le chef de service considérait que pour traiter les douleurs neurogènes, entre de l’Anafranil IV et un pét’, la deuxième solution n’était pas si mauvaise.

4 | Flow

5 août 2009 à 22 h 48 min

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Il avait pas tort ton chef, m’enfin ce que j’en dis ^^ Ton blog est toujours aussi plaisant à lire , merci ^^

5 | Irène

5 août 2009 à 23 h 24 min

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Eh ben dis donc,tu en rencontres souvent des antillais comme ça chiant ? espérons que je ne tomberai pas sur de sgens comme ça!!

6 | nathalie

6 août 2009 à 12 h 29 min

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merci d’écrire aussi bien

7 | Mamzelle Snouc

6 août 2009 à 17 h 03 min

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Bien rigolé ! Des Franckie, j’en ai connu, dont un en psy qui demandait aux gentilles stagiaires de photocopier leur journal intime, pasque ça faisait des super paroles de chansons …

8 | cédric

6 août 2009 à 19 h 08 min

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du vécu pour nombre d’ide et d’esi …géant !!!!

9 | cédric

6 août 2009 à 19 h 09 min

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au fait, ca m’intrigue aussi les petards à des patients tétraplégiques hyperloool

10 | Fant4zy

6 août 2009 à 23 h 43 min

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Compassion….

11 | aide soignant

7 août 2009 à 16 h 43 min

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Très rigolo l’article .j’ai bien rit .Outre les généralités je pense qu’en long séjour (vers la mort) le personnel est vraiment excecrable .
Sinon le problème avec ceux qui travaille c’est qu’ils veulent quelqu’un d’opérationnel alors que le stagiaire est là pour apprendre petit à petit .
Par contre quand j’étais à l’ifas beaucoup d’Esi m’ont sortit que dans les premiers service qu’ils ont fait tout le monde est « con » lol donc tu n’es pas le premier ni le dernier .
Il y a aussi des ESI qui se permettent de diriger des AS de 10 ans d’ancienneté donc dès le début elles leur tiennent la dent dure .C’est donnant donnant .Sinon c’est bizarre mais il y en a à la fin de la formation qui deviennent exactement comme ceux qu’ils ont critiquer .C’est le paradoxe du formatage en mode Ifsi .Ils sont totalement lobotomisés .

12 | Cécile

8 août 2009 à 11 h 11 min

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Tiens, c’est amusant, je me demande si tu ne viendrais pas de mon IFSI.. La rééduc, les pétards, tout ça m’est familier !
Quelque part à l’ouest de Paris..?
Sinon, toujours un grand plaisir de te lire, merci pour ces posts !
Cécile

13 | Thomas

10 août 2009 à 12 h 24 min

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@ Aide-Soignant: il y a des petites frappes côté ESI puis IDE, c’est évident

@ Cécile: gagné! mais chuuuuuuut…

14 | didou

14 août 2009 à 23 h 20 min

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rhalàlà !
j’espère passe entre les vagues: pitié, pas un stage comme le tiens !

sinon, bel écriture !

15 | rosadelbreyzhou

25 août 2009 à 20 h 08 min

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Salut,
ton histoire est terrible dans les 2 sens du terme!!!
Terrible que des gens blazés continu d’exercer et de maltraiter les patients.
Mais aussi terrible ton ressenti et ta façon de l’écrire.
G bien rigolée.
merci.

16 | une orthophoniste

6 septembre 2009 à 23 h 51 min

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aaahhhh…

je crois que le premier stage en hôpital, il est souvent galère (à moins de tomber sur des gens compréhensifs, qui savent qu’avant de les remplacer, on a quand même le droit d’apprendre et besoin d’avoir un peu de soutien et de conseils pour s’adapter). N’empêche. Pourquoi faut-il qu’il y ait tellement de référents cons avec leurs stagiaires? Il faudra me le dire…
Merci pour ce blog, que je lis avec intérêt.

17 | gaelle

28 septembre 2009 à 14 h 12 min

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ahahahhaha je me suis bien amusee a lire ton article!!!!ahhh le premier stage, « LE » premier stage….la torture oui!!!!!Soit on est fort et on continu la formation, soit on est un peu plus faible et on se fait avoir par des Francky vincent a deux sous,et on s arrete la dans la formation. Mais aussi les remarques genre « tu as pris qui comme toilette juste avant les transmissons du matin »,cette fameuse phrase qui est revenue souvent ds ma formation a l ifsi!!!!!

18 | William Réjault

10 octobre 2009 à 10 h 04 min

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Moi je suis devenu Infirmier pour soigner pépère qui a la grippe A…et j’ai la haine, dans deux jours, c’est mon tour et personne ne va venir me soigner, moi.

Vertiges de l’amour.

19 | Mercredi

10 octobre 2009 à 16 h 47 min

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Nan, mais Ron qui vient sur ce blog !? La gloire . ;-)
Trop petite la blogosphère…

(Et pour un de mes exceptionnels posts ici, je redis tout le bien que je pense de ce blog. Merci à toi Thomas)

20 | idipussonon

15 février 2010 à 5 h 52 min

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AHHH, le bon vieux temps ou ont devaient accepter de jouer le jeu et de se faire torturer psychologiquement (avec la promesse implicite et entendue de pouvoir devenir soit meme un jour le tortionnaire) pour valider. valider et rien d’autre. Devenir infirmier, apprendre… on verra plus tard.
J’ai connu ça, j’en ai gerbé au propre comme au figuré.
Une fois j’ai voulu résister un peu. Saqué au stage sur un debit de nutrition par sonde de junjuno. 11 gouttes toutes les 15 secondes. pour moi c’était, bien sur, environ un peu moins d’une goutte par seconde (c’est pas de la dobu).
La mono c’est acharnée, nan, c’est 11 toute les 15, fo etre precis, sinon on est un mauvais infirmier et on va tuer les patients. J’étais tellement abasourdi que j’ai oublié de lui demander comment elle faisait pour regarder la goutte et la montre en meme temps. Bin voui fo etr préci.

21 | idipussonon

15 février 2010 à 6 h 00 min

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Donc pour etre une bonne infirmière il faut bien loucher.

22 | aurélia

24 février 2010 à 12 h 37 min

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mort de rire
mais alors vraiment!!!
c’est dit avec un juste vocabulaire pour traduire la réalité de ce que nous vivons en stage.
c’est avec un humour détonant que tu peins notre quotidien.
j’en ai ris et pleuré à la fois…
encore bravo

23 | Midazolam

5 mars 2010 à 11 h 07 min

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Oh purée que je m’y retrouve à tout point de vue dans cette « triste » description. Pour moi aussi premier stage en « long séjour » premier jour à peine dépassé la porte que je sentais les premiers coli-bacille me chatouiller le nez et entendre des bruit que je n’avais entendu que dans le film Jurassique park. Ils étaient touchant pourtant ces personnes agées mais que de triste vérité dans ton discours!!!Moi aussi j’ai envie de péter les dents à Francky Vincent lui faire ravaler son comportement et actes déplacés mais qui te répond « j’aime les vieux d’ailleurs je m’y suis habitué » . De tuer la mono qui est aussi bête que psycho-rigide et qui déballe ses déboires sur le divan d’un psy(chiatre) accrochée à sa dose antidépresseurs et qui n’a aucune raison de vivre mis à part te faire souffrir psychologiquement.
L’aide soignante qui est très attaché au coté de la taie d’oreiller mais qui laisse l’incurie des ongles et des cheveux de ses patients.
Leur vie n’est pas aisée leur travail difficile et la place d’étudiant peu envieuse.
Je ne suis pas le seul à avoir ressenti çela mais si tu le retranscrit avec tellement de cynisme que je n’aurais fait mieux. L’important c’est de ne pas devenir comme eux!!

24 | Estelle

19 mars 2010 à 11 h 52 min

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Ah, je me retrouve dans ces écrits… J’en aurai des trucs à dire dus mes années à l’IFSI de la Croix-Rouge, un bon nombre de mes « collègues » grenouilles de bénitiers, les principes de Virginia qui me gonflaient sérieusement…. Je vais pas m’étaler, y a trop à dire!

Bravo pour ton blog!

25 | Tarot Marseille

9 juillet 2010 à 16 h 35 min

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Un blog sympa que je découvre seulement !

26 | °Lya°

12 juillet 2010 à 11 h 26 min

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Bonjour,
Je tombe sur ton blog (pardon de te tutoyer!),avec ravissement.
Je suis aide-soignante en réanimation neurochir,et la description de ton stage en long-séjour,gériatrie me fait lourdement penser au mien,dans un hôpital spécialisé en gériatrie Parisien,en 1ère année d’IFSI (j’ai arrêté l’IFSI en milieu de troisième année,paniquée,à 21 ans,de me retrouver avec des responsabilités d’infirmière,surtout en réa ou je me destinais à aller…)
Sur le coup,j’ai pensé,et on m’a fait clairement comprendre,que je faisais la plus grosse bourde de ma vie.J’y ai cru.
J’en ai chié les premiers temps,et puis maintenant,voilà 5 ans que j’oeuvre là ou j’oeuvre,et que j’y suis bien,malgré les situations épiques,désastreuses et révoltantes dans lesquelles je me trouve souvent (vive l’APHP!!!)
Les actes infirmiers en revanche me manquent beaucoup,et je suis coincée,les promotions professionnelles ne sont,à l’heure actuelle,plus rémunérées jusqu’à nouvel ordre…
Je dois attendre,pour refaire l’IFSI,que les économies drastiques sur l’hôpital cessent.

En tous les cas,merci mille fois pour ce récit de l’ambiance pourrave,des soins pourraves dispensés dans certains endroits destinés aux personnes âgées…

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