J’ai délibérément choisi de traiter ce sujet par le petit bout de la lorgnette, évitant ainsi peut-être le piège du discours pontifiant.
La relation soignant-soigné en réanimation avec un patient endormi a ceci de troublant qu’il s’agit le plus souvent d’une communication à sens unique. Dans ce cadre bien particulier, il est facile et rapide de dépersonnaliser l’autre, et de ne voir en ce patient qu’un tube, plusieurs cathéters et sondes.
Dire bonjour, prévenir de TOUS les soins TOUT le temps ( »Monsieur je vous pique le bout du doigt », « on vous tourne Madame »), ne pas raconter ses derniers exploits sexuels à sa collègue de l’autre côté du lit, je ne connais personne capable de tenir la distance sans un accroc, sur une journée de 12 heures. Viens un moment ou, faute de retour, la dépersonnalisation prend le dessus.
Les infirmiers sortent de 3 ans et quelques mois d’IFSI avec un mot clé, érigé en clé de la « relation d’aide »: l’empathie. « L’empathie, ou compréhension empathique consiste en la perception correcte du cadre de référence d’autrui avec les harmoniques subjectives et les valeurs personnelles qui s’y rattachent. Percevoir de manière empathique, c’est percevoir le monde subjectif d’autrui « comme si » on était cette personne. »
A titre personnel, je suis empathique maladif, ce qui m’empêche de suivre par exemple une émission de télé réalité: j’ai trop honte pour les gens et ça me met mal à l’aise. J’ai aussi un peu de mal avec les « harmoniques subjectives » de mes patients, mais ce doit être parce que je n’ai pas fait l’école des cadres.
L’empathie en réa, ça pose un problème: comment percevoir le monde d’un patient profondément sédaté alors qu’on est incapable de savoir ce qu’il est capable de percevoir justement? Et puis, comment trouver la limite entre le robot infirmier qui se contente de technique pure, et l’infirmier qui finira par s’autodétruire à force de prendre sur lui toutes les souffrances des autres?
Je n’ai pas de réponse, et il n’existe pas de réponse toute faite. L’humour noir en est une parmi d’autres. Un observateur qui traînerait dans une salle de détente quelconque serait probablement outré par les propos atroces proférés. Pourtant, c’est souvent une catharsis nécessaire qui permettra de déverser notre trop plein de dégoût-fatigue-stress-colère (ça dépend des jours). C’est peut-être malsain mais ça soulage.
On repart ensuite avec un tout petit plein d’énergie nécessaire pour ne pas voir une marionnette télécommandée (télécommande de droite pour la ventilation, boutons de gauche pour la Pression Artérielle) à la place de notre patient, pour lui parler, lui raconter que ses enfants sont venus le voir, lui dire quel jour nous sommes.
Faire des soins ultra techniques, c’est finalement simple avec un peu d’ancienneté. Communiquer naturellement avec quelqu’un qui ne vous répond pas, ça ne s’apprend pas et c’est dur. Communiquer efficacement, calmement avec un patient désorienté qui rêve de vous mettre un pain aussi. Tout ça demande une énergie dont on ne se rend pas forcément compte. Et puis la qualité d’une relation soignant-soigné, ce n’est pas quantifiable et ça ne rapporte pas de pognon.
Les patients guéris reviennent souvent dans les services de soins, mais rarement en réa. « Trop de sales souvenirs » m’a raconté un jour une femme restée 3 semaines en réa dont deux sédatée. Elle se souvenait parfaitement de situations précises pendant qu’elle dormait. Elle se souvenait aussi de ma voix, qu’elle a immédiatement associé à mon prénom, alors que je ne l’avais jamais vu réveillée. OK c’est de la science de comptoir, mais quand même…
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