Un infirmier…

11 jan 2008

I comme Icare…

Publié par: Thomas Dans: A l'hôpital

A 16 ans, vers 4 heures du matin, il a décidé qu’il pouvait voler, ou au moins suffisament planer pour descendre plus vite du 5 ème étage. Il devait avoir une course à faire puisqu’il a sauté en caleçon avec sa carte bleue.

Il est arrivé en salle de réveil par le SMUR, une pression artérielle quasi inexistante sous des doses massives d’adré, un ventre dur comme du bois, le bassin instable, glasgow 3 dès le début de la prise en charge. Il s’arrête dès qu’on le transfère du brancard de l’ambulance de réanimation sur le nôtre. Je commence à masser, sensation bizarre sous mes doigts, tout est mou avec de l’emphysème partout. Un réa fait une échographie de « débrouillage » rapide du thorax (du sang partout) et de l’abdomen (idem) pendant que l’autre pose un KT central et artériel en fémoral. Mon collègue passe à toute vitesse les 4 culots de 0- commandés dès l’annonce de l’arrivée.

On arrive à des doses d’adré qui ne veulent plus rien dire, un drain thoracique a donné 2 litres de sang, il saigne par la sonde d’intubation, bref on arrête au bout d’une demi heure.

La salle de réveil est vide, une fois n’est pas coutume, alors que la réa est pleine à craquer. Il est 5 heures du matin, on décide de faire la toilette mortuaire sur place.

6h30, on est fatigués, les urgences appellent: les parents sont là. Merde, c’est vrai, il a des parents, il a des gens qui l’aiment, qui vont être fous de chagrin. Le réa me demande d’aller les chercher, on va leur parler à deux. J’accepte, et je rentre à pieds joints dans un piège:

Il y a un grand couloir de 15O m entre les urgences et le réveil. C’est court tout seul, c’est très long avec des parents qui savent par la police que leur fils est dans un état grave et qui veulent savoir comment il va. Leur fils est sur un drap blanc, juste derrière la porte, mort. Que faire? dire: « je ne peux rien vous dire, attendez devant la porte »? « oui c’est grave, entrez »?

Assis devant son ordi, on trouve des tas de solutions. Moi a 6h30 du mat’, je leur ai dit que leur fils était mort, je ne savais pas quoi dire d’autre. Je leur ai sorti quelque chose qui m’avait l’air particulièrement minable, du genre « on a fait ce qu’on a pu mais… » un dialogue de série B. Lorque sa maman s’est écroulée par terre, j’ai eu l’impression de tuer son fils de mes propres mains.

La mort d’un patient, isolée de son contexte social, ne me perturbe pas. Je ne suis pas triste, je ne peux pas avoir d’empathie pour quelqu’un qui n’est plus. Le plus dur, c’est quand le « contexte social » arrive… Quand on amène des chaises pour le père, la mère, les enfants. Ca ça me prend une énergie folle et parfois l’empathie remonte haut dans la gorge.

Bon bah c’est gai pour un deuxième post! Pour les prochains j’essaierai d’être plus léger, de parler de rapatriement sanitaire sympas et ensoleillés!

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10 Responses pour "I comme Icare…"

1 | Trubli0n

11 janvier 2008 à 21 h 58 min

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Pourquoi est ce que c’est l’infirmier qui annonce le déces ?

2 | Thomas

11 janvier 2008 à 23 h 20 min

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C’était une erreur de ma part, une situation dans laquelle je me suis retrouvé bloquée. Aucune volonté de ma part d’annoncer le décès, loin de là!

3 | stinger

12 janvier 2008 à 9 h 31 min

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Je ne vois pas en quoi cela est une "erreur" !!
Je suis Ide dans un service d’urg et SMur et il m’est arrivé 2/3 fois d’annoncer à la famille parce que la situation s’est présentée comme cela. Tu ne te sentais surement pas le courage de leur sortir une banalité pour les faire patienter, et tu leur as dit !! Dur dur mais humain. Pour l’avoir vu faire de nombreuses fois par tes docs, tu as surement utilisé les "bons mots". De toute façon, la situation est invivable pour eux alors que ce soit un doc ou un Ide qui l’annonce, je ne pense pas que cela change quelque chose.

4 | Trubli0n

12 janvier 2008 à 23 h 27 min

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Le problème, ce n’est pas l’annonce du décès.

C’est de savoir comme vont le prendre les gens en face. Ils peuvent réagir de très diverses manières. En particulier demander des informations sur l’état de santé du décédé. Et cette discussion devient une prérogative médicale.

5 | Eric D

14 janvier 2008 à 17 h 23 min

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C’est vrai que c’est toujours facile au calme de trouver quoi dire. Mais dans le feu de l’action, on ne sait plus. C’est comme quand on vient d’avoir un accident de voiture et qu’on doit demander à ses parents ou sa femme de venir nous chercher, on a beaucoup de mal à être rassurant.

Après mon premier accident de voiture, j’ai appelé ma mère et lui ai annoncé assez gauchement. Par après je m’en suis voulu de lui avoir fait peur. Il y a qq années, je me suis fait agresser (en allant laver mon linge dans un endroit théoriquement calme) et j’ai dû téléphoner à ma femme depuis l’ambulance pour lui dire de ne pas s’inquiéter de mon retour très tardif. J’ai vraiment essayé d’être rassurant, de minimiser les dégâts etc. J’avais "juste" le nez cassé mais même ainsi, elle était morte d’inquiétude.

Alors, pour annoncer le décès d’un gamin de 16 ans à ses parents, je ne peux pas imaginer l’horreur de la situation.

6 | alexXx

15 janvier 2008 à 0 h 29 min

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Je trouve ta réaction très humaine! Chapeau Monsieur!
Trublion, il est écrit nul part que le médecin doit légalement annoncer le décès, en service très souvent, j’ai vu des infirmières le faire. Maintenant je concois que si la famille pose des questions plus "médicales" il convient que le médecin réponde.. mais sinon dans le cas là j’aurai fait pareil (si j’en avais eu le courage dans le même contexte…)

En tout cas bienvenue sur la blogosphère, spécialité "Hopital". Je pense que je vais adorer ton blog lol

Début un peu gloque certes, mais bon début ;-)

alexXx

7 | Quietlaugh

17 janvier 2008 à 11 h 39 min

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Au final c’est le deces qui est insupportable, ni les mots ni la personne qui vous les dits (en fait, quand c’est fait avec particulierement de maladresse, au bout de quelques annees on en rit presque).
Pour avoir vecu le ‘Je peux rien vous dire au telephone’ suivi par 45km de conduite dans un etat d’anxiete intense (je suis pas sure de la qualite de ma conduite) puis du ‘un medecin va venir vous parler’ et 20 minutes d’attente a regarder la personne qui vous a accompagne sans vraiment rien voir…. Je me demande des fois si les contraintes legale et de procedures ne rendent pas la situation plus difficile et plus dangereuse.
Je suis quasi persuadee que ces parent ne se souviennent ni de a quoi tu ressemble, ni de ton metier, ni de ce que tu a dit exactement.

8 | Brice

22 janvier 2008 à 14 h 26 min

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Hello, tu bosses dans quel réveil/réa/SAU ?

On doit pas être si loin que ça si tu reçois les polytrau de gare du nord, puisque nous aussi ^^

Tu peux me répondre par mail. Blog sympa par ailleurs !

9 | johan pseudo IADE en devenir

2 février 2008 à 12 h 07 min

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La mort vaste sujet. On apprends pas au étudiant infirmiers à anoncer la mort d’une personne à sa famille… On lui parle des différents rituels qui si rattachent. On fait son expérience sur le tas comme la plupart de ce que l’on apprends d’ailleur….
Les situations peuvent êtres inextricables, incongrues, voir complètement surréalistes…
On passe de la révolte à la résignation dans un premier temps puis si on a pas décider de lacher ce métier ben on aprends surtout à gérer c’est moments avec empathie, mais attention il y atoujours des situations des moments de faiblesse qui nous rappellent que sous la blouse il y a un coeur et c’est ça qu’il faut aprendre à gérer en fin de compte…
Et enfin de temps a autre certaines situations vous prouvent que vous êtes encore humain capable d’accompagner les derniers instants d’une personne… c’est là que l’on se rend compte que c’est un beau métier…
PS: je serais un brin démago…. ET merde je m’en fou…

10 | Stéphane

14 avril 2008 à 9 h 30 min

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Cette chute me rappelle une anecdote lorsque je travaillais en USI.
Miraculeusement, une patiente avait survécu (avec moultes fractures) à une chute de trois étages (tentative de suicide).
De son lit, elle regardait la télé. C’était Lagaffe qui allait faire un saut à l’élastique.
Le plus naturellement, elle nous dit  » Ca, j’oserai jamais faire! »

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