A 16 ans, vers 4 heures du matin, il a décidé qu’il pouvait voler, ou au moins suffisament planer pour descendre plus vite du 5 ème étage. Il devait avoir une course à faire puisqu’il a sauté en caleçon avec sa carte bleue.
Il est arrivé en salle de réveil par le SMUR, une pression artérielle quasi inexistante sous des doses massives d’adré, un ventre dur comme du bois, le bassin instable, glasgow 3 dès le début de la prise en charge. Il s’arrête dès qu’on le transfère du brancard de l’ambulance de réanimation sur le nôtre. Je commence à masser, sensation bizarre sous mes doigts, tout est mou avec de l’emphysème partout. Un réa fait une échographie de « débrouillage » rapide du thorax (du sang partout) et de l’abdomen (idem) pendant que l’autre pose un KT central et artériel en fémoral. Mon collègue passe à toute vitesse les 4 culots de 0- commandés dès l’annonce de l’arrivée.
On arrive à des doses d’adré qui ne veulent plus rien dire, un drain thoracique a donné 2 litres de sang, il saigne par la sonde d’intubation, bref on arrête au bout d’une demi heure.
La salle de réveil est vide, une fois n’est pas coutume, alors que la réa est pleine à craquer. Il est 5 heures du matin, on décide de faire la toilette mortuaire sur place.
6h30, on est fatigués, les urgences appellent: les parents sont là. Merde, c’est vrai, il a des parents, il a des gens qui l’aiment, qui vont être fous de chagrin. Le réa me demande d’aller les chercher, on va leur parler à deux. J’accepte, et je rentre à pieds joints dans un piège:
Il y a un grand couloir de 15O m entre les urgences et le réveil. C’est court tout seul, c’est très long avec des parents qui savent par la police que leur fils est dans un état grave et qui veulent savoir comment il va. Leur fils est sur un drap blanc, juste derrière la porte, mort. Que faire? dire: « je ne peux rien vous dire, attendez devant la porte »? « oui c’est grave, entrez »?
Assis devant son ordi, on trouve des tas de solutions. Moi a 6h30 du mat’, je leur ai dit que leur fils était mort, je ne savais pas quoi dire d’autre. Je leur ai sorti quelque chose qui m’avait l’air particulièrement minable, du genre « on a fait ce qu’on a pu mais… » un dialogue de série B. Lorque sa maman s’est écroulée par terre, j’ai eu l’impression de tuer son fils de mes propres mains.
La mort d’un patient, isolée de son contexte social, ne me perturbe pas. Je ne suis pas triste, je ne peux pas avoir d’empathie pour quelqu’un qui n’est plus. Le plus dur, c’est quand le « contexte social » arrive… Quand on amène des chaises pour le père, la mère, les enfants. Ca ça me prend une énergie folle et parfois l’empathie remonte haut dans la gorge.
Bon bah c’est gai pour un deuxième post! Pour les prochains j’essaierai d’être plus léger, de parler de rapatriement sanitaire sympas et ensoleillés!










